Remise à niveau en orthographe et grammaire

 

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Jacqueline de Romilly (1913-2010)

 

 

Après l’Ecole normale supérieure, l’agrégation de lettres et un doctorat ès lettres, Jacqueline de Romilly (1913-2010) commença d’enseigner les lettres et le grec ancien en 1939.

Elle devient professeur d’université à Lille en 1951 puis à Paris à partir de 1957.

En 1973, elle est la première femme à devenir professeur au Collège de France. Elle y sera titulaire de la chaire « La Grèce et la formation de la pensée morale et politique ». En 1975, elles est également la première femme à être membre de l’Institut (Académie des inscriptions et belles-lettres). En 1988, elle est élue membre de l’Académie française.

 

Cet entretien  fut réalisé par Laure Tharel-Amouyal actuellement directrice littéraire des éditions Narratif et directrice du programme de formation Narratif , à Paris, le 13 juillet 1993, l’année des quatre-vingts ans de Jacqueline de Romilly.

 

Laure Tharel-Amouyal. Quel est votre diagnostic sur l’état présent de l’enseignement scolaire et universitaire en France ?

 

Jacqueline de Romilly. Je trouve que les choses vont très mal. Je le disais déjà, il y a quelques années, dans un livre que j’avais intitulé L’enseignement en détresse, et je crois que depuis, les choses n’ont fait qu’empirer. Ce ne sont pas là les vues d’une personne morose. Je suis d’un tempérament plutôt optimiste, et il y a probablement, dans le domaine de l’éducation, des choses qui vont bien, ou qui vont mieux, ou qui sont remarquables. J’en ai eu quelques exemples ici ou là. Mais dans l’ensemble, c’est d’un véritable drame qu’il s’agit. Je le vois du point de vue de l’enseignement littéraire qui est désolant, et je reçois constamment des lettres de professeurs qui me disent que cela ne va pas mieux en sciences. Il est certain qu’il y a une crise.

Je ne parlerai que des enseignements littéraires, parce que ce sont les seuls que je connaisse vraiment bien. J’ai fondé une association pour la défense des enseignements littéraires, et les gens m’y écrivent surtout pour dire ce qui va mal. Cela peut peser un tout petit peu sur mon jugement ; il n’empêche que quand cela va mal, cela va très mal. Les enfants ne savent plus raisonner, ne savent plus parler français, ne savent plus s’exprimer. Ils simplifient pour dire n’importe quoi gauchement. Je ne dis pas qu’autrefois il n’y ait eu que des Bossuet en classe de quatrième, mais nous sommes arrivés au degré où c’est à peine si certaines copies sont compréhensibles, où les mots sont mal coupés, et c’est vraiment très inquiétant. Quant à la lecture des textes, qui offre une formation aux expériences, aux sentiments, à l’intelligence, aux problèmes que de grands écrivains ont vécu avant ces enfants qui les lisent aujourd’hui, on a tendance à la réduire, à ne prendre que le plus moderne, et par conséquent à ôter ces racines. Je ne parle là que du français, mais le latin et le grec sont également dans une crise épouvantable, et les deux problèmes sont liés. On ne comprend plus le sens de l’éducation, qui est d’être une formation et non pas l’achat de connaissances que l’on vendra à la sortie. Cela me semble essentiel.

L’actuel ministre de l’Education[1] prend des décisions à mon avis excellentes, mais elles ne sont pas toujours suivies d’effets car les personnes concernées ne les mettent pas suffisamment en pratique. Jack Lang avait déjà agi dans ce sens et essayé de renforcer la culture littéraire. Les mesures actuelles sont beaucoup plus nettes, fortes et énergiques, mais il y a une sorte de résistance passive de certains proviseurs ou principaux qui disent « non, non », ou « oui, mais on n’a pas d’argent », « on n’a pas le temps », etc., et beaucoup font une propagande hostile. – Pas tous, naturellement !

Nous traversons donc une grave crise de culture, doublée d’une carence en formation morale. J’ose employer ce mot que l’on n’ose plus utiliser, comme si c’était un mot séditieux. « Formation morale » ne signifie pas que l’on doive faire des cours de morale ; cela signifie que dans des textes simples, qui vont de textes anciens jusqu’à des textes datant de l’année dernière, on trouve une sorte de capital, un point de départ, un modèle, un symbole des différentes conduites. Les textes offrent des exemples de conduite auxquels on peut ensuite se référer dans la vie, et l’on supprime tout cela alors que la vie actuelle est si difficile, qu’il faut affronter le chômage, que des guerres apparaissent partout. S’ils n’ont pas une armature intérieure, les gens craquent. On est bien obligé de le voir, de le constater, mais personne ne prête suffisamment attention au fait que l’éducation est le seul remède. C’est la seule chose qui prépare l’avenir, qui prépare les hommes à fabriquer l’avenir, à le fonder, à le comprendre et même à l’affronter.

 

L. T.-A. A quand remonte cette détérioration ?

 

J. de R. Je dirais aux années 60. Et puis il y a eu la crise de 68. Et la loi Edgar Faure qui a été une fâcheuse coupure pour les langues classiques. Depuis – et cela fait quand même 25 ans ! –, la situation n’a cessé de s’aggraver.

J’ai connu dans ma jeunesse une culture en plein essor. L’enseignement du grec s’ouvrait aux femmes, et j’ai fait du grec la première année où les femmes avaient le droit, la possibilité d’en faire !

 

L. T.-A. Quand était-ce ?

 

J. de R. Quand je suis entrée en quatrième, vers 1927. Je ne sais pas ce que seraient devenues les études anciennes et la culture littéraire sans les femmes qui ont, en ces domaines, été très rapidement majoritaires.

Après, il y a eu un retournement. Beaucoup de choses ont joué. L’extension de l’enseignement à tout le monde a été faite un peu brusquement. Je ne suis pas contre, mais l’encadrement, les professeurs, furent assez mal préparés. Les crises économiques, la guerre, le chômage ont ensuite développé une sorte de pragmatisme, un désir d’obtenir tout de suite un métier et de savoir ce que l’on va gagner avec. Il est bien d’avoir un métier et de gagner sa vie, mais il est stupide de penser que la culture littéraire ne peut y contribuer. Même dans un métier pratique comme celui de la vente, il fort utile de savoir s’exprimer. Il y a maintenant nombre de chefs d’entreprises qui le disent.

 

L. T.-A. Si les gens ne savent plus s’exprimer, cela ne vient-il pas du fait qu’ils n’ont plus d’idées à exprimer ? La télévision leur présente des idées qui sont prédigérées, et ils utilisent de moins en moins leur simple bon sens.

 

J. de R. C’est vrai qu’il s’agit là d’un mal sérieux, mais quand je dis que les gens ne savent pas s’exprimer, c’est déjà au niveau le plus simple. Si l’on demande à quelqu’un « Pourquoi aimes-tu telle chose ? » et que la personne interrogée ne puisse pas répondre du tout, c’est inquiétant. Tout le monde devrait pouvoir répondre à pareille question sans pour autant avoir besoin d’être un penseur.

 

L. T.-A. Quelle est la cause de cette sclérose ?

 

J. de R. A mon avis – c’est l’avis d’un professeur –, la cause est dans de mauvaises méthodes d’enseignement général, un grand abandon dans l’enseignement général, et l’incompréhension du rôle des études littéraires. De nos jours tout le monde prépare le bac C, et on a l’impression que le bac lettres n’est plus rien du tout. Le mal est là. J’espère que les nouvelles décisions ministérielles vont apporter une ouverture.

 

L. T.-A. Jusqu’à il n’y a pas si longtemps, on considérait qu’une bonne culture générale était une base utile et même nécessaire pour tous. Est-ce de cela qu’il faudrait reprendre conscience ?

 

J. de R. On appelle culture des choses très diverses. Nous sommes en train de parler de l’élève de troisième : il s’agit qu’il apprenne à parler et à concevoir des idées simples. Dans ce sens, oui, on savait –je ne dis pas on pensait mais on savait – que la culture générale était utile. On s’en aperçoit à nouveau aujourd’hui, parce qu’on a fait l’expérience de s’en passer et qu’on voit que cela amène une crise morale et une crise pratique. Je ne veux pas dire qu’en apprenant le latin et le grec on va remédier au chômage, mais je suis sûre qu’en développant les facultés d’attention, d’ingéniosité et de volonté par l’exercice de choses qui ne sont précisément qu’un exercice – ce n’est pas de savoir, qui compte, mais c’est de se former, de se fabriquer –, on tiendrait là une forme de remède. Cela permettrait certainement de mieux s’organiser et de se défendre plus efficacement contre le chômage.

 

 L. T.-A. Introduire, ou réintroduire un tel remède est donc la responsabilité de tous les Français ?

J. de R. Cela va plus loin, car la crise est internationale, il n’y a pas l’ombre d’un doute. Lié au matérialisme politique, on a vu se développer partout un matérialisme quotidien, et le manque de reconnaissance des vraies valeurs est tout à fait étonnant !

 

L. T.-A. Peut-on encore les inculquer aux jeunes, ces vraies valeurs ?

 

J. de R. Les jeunes sont encore disponibles, ils ont de la flamme et beaucoup sont très sympathiques, mais ils sont piégés par des conseils, des avis étroits et mesquins. Je ne suis pas quelqu’un qui va prêcher une culture désintéressée à des gens qui crèvent de faim. Il faut faire preuve de bon sens, et quand je dis « culture », j’entends par là armer ces jeunes, leur donner les moyens de réussir leur vie.

J’avais été très frappée par une superbe conférence du professeur Hamburger, professeur de médecine qui était à l’Académie française et qui est mort récemment, conférence où il expliquait, d’un point de vue médical, que chez un enfant les facultés ne peuvent se développer qu’à condition d’être entraînées jusqu’à un certain âge. Pour un enfant qui, par exemple, n’aurait pas encore appris à parler à l’âge de 13 ans, ce serait trop tard : la faculté de parole serait bloquée. La science prouve cela, et c’est la même chose pour la mémoire, l’attention, l’ardeur, etc.

 

L. T.-A. Les jeunes sont de bonne volonté, mais ils sont souvent également très matérialistes. Les remèdes que vous préconisez suffiraient-ils à renverser cette tendance ?

 

J. de R. Je crois vraiment à l’enseignement. Pour l’avoir pratiqué, et l’avoir vu pratiquer, je dis qu’il peut vraiment tout changer. On m’a apporté l’autre jour un album de dessins, de peintures et de tapisseries fait par des élèves de 6 ans pour illustrer des thèmes de la mythologie grecque. C’était merveilleux ! C’était beau, mais c’était aussi plein de ce que j’appellerais « culture ». Or, ils avaient 6 ans ! C’est après que cela leur passe, parce qu’en matière d’enseignement ils tombent dans de mauvaises mains.

 

L. T.-A. Quel est selon vous le savoir de base à acquérir ?

 

J. de R. Quelqu’un avait dit que les savoirs de base étaient de savoir lire, écrire et compter, eh bien ce n’était pas faux. Ceci posé, plus on a de profondeur et de variété d’expériences, plus l’esprit s’enrichit et se consolide. C’est comme pour les plantes : manquer de terre ou de racines ne vaut rien ! Il faut qu’il y ait quelque chose sur quoi s’appuyer, à partir de quoi se nourrir, s’enrichir. Il est évident qu’il y a une culture mathématique, il est évident qu’il faut connaître le monde, mais je crois que de façon tout aussi évidente, il est nécessaire de connaître ce que d’autres ont pensé avant nous sur tous les problèmes. Parce qu’aucun problème n’est neuf.

 

L. T.-A. Considérez-vous qu’il faille connaître la vie des grands hommes ?

 

J. de R. Cela a un côté un petit peu dangereux, les grands hommes. Moi je suis une littéraire, et je pensais à Hector, à Ulysse, à Agamemnon, que je n’appellerais pas des grands hommes mais des héros, au sens antique du mot.

 

L. T.-A. Homère est-il encore un auteur à succès ?

 

J. de R. Les maisons d’édition publient des traductions de tous les auteurs grecs, et les gens attendent et recherchent ces auteurs. Peut-être parce qu’ils en sont privés au collège ou au lycée. Je ne comprends pas pourquoi il n’y a que l’enseignement qui ignore le grec ! Il y a là un paradoxe scandaleux.

 

L. T.-A. Vous donnez plus d’importance au grec qu’au latin ?

 

J. de R. Non. Je veille à les maintenir à égalité. En tant que professeur de grec, les auteurs grecs me sont plus familiers et l’exemple du grec me vient plus volontiers, mais grec et latin vont ensemble.

 

L. T.-A. Ne serait-ce pas déjà bien si les jeunes connaissaient le latin ?

 

J. de R.  Oui, si l’on va dans le sens de « ce serait déjà bien ». Mais ce serait mieux s’ils connaissaient un peu les deux, parce que cela représente deux tournures d’esprit différentes. Bien que je reconnaisse, moi qui suis passionnée de grec, que le latin est d’un accès un peu plus normal pour des Français, du point de vue de la langue.

En ce moment, avec l’Europe, on parle beaucoup des langues vivantes. Or, la culture fondée sur le latin aide d’une façon extraordinaire pour apprendre les langues vivantes. A partir du moment où l’on connaît les mécanismes d’une langue, on trouve comment elle évolue, on voit ses prolongements ; il est donc bien plus facile d’apprendre les langues européennes en ayant fait un peu de latin. Tous les professeurs de langues le disent.

Bien sûr, il y a toujours des gens auxquels le latin et le grec n’apprennent rien du tout, comme il y a des gens à qui l’on donne des leçons de piano et qui n’arrivent jamais à jouer quoi que ce soit. Mais l’enseignement de ces langues anciennes peut être très utile, et à l’heure actuelle il est en train de mourir complètement. Je dis « complètement ». Au point que, à moins d’un effort fantastique, il n’existera probablement plus dans deux ans.

 

L. T.-A. L’orthographe est-elle un savoir de base essentiel ?

 

J. de R. Naturellement. Cela entre dans la connaissance de la langue. Quand je dis qu’on ne peut pas comprendre certaines copies, c’est souvent parce que les accords ne sont pas faits. Je ne parle pas d’orthographe au sens de la dictée de Pivot, ni même de la réforme de l’orthographe, je parle de règles d’accord toutes bêtes, et de possibilité de reconnaître les mots. L’orthographe n’est pas une convention arbitraire. Elle doit simplement permettre la clarté, permettre que l’on se comprenne.

 

L. T.-A. Etes-vous de ceux qui redoutent l’invasion de la langue anglaise ?

 

J. de R. A l’Académie française on est très vigilants en ce qui concerne ce problème. Personnellement, je trouve bien pire de laisser envahir le français par des fautes monstrueuses et par un semi-argot vulgaire. Le mauvais français me fait plus peur que l’anglais.

 

L. T.-A. Comment se fait-il qu’à l’école primaire on n’inculque plus aux enfants ces bases toutes simples ?

 

J. de R. Je ne suis pas spécialiste du primaire, mais j’ai vu les méthodes employées pour enseigner la grammaire, je me suis fait remettre tous les livres utilisés, et ce que j’ai constaté est une monstruosité ! On essaye tout le temps des méthodes nouvelles. On fait de la pédagogie et de la didactique, alors que ces choses devraient être enseignées clairement, rationnellement, et non pas en s’inspirant de méthodes mises au point pour des petits groupes. Et si agir comme il le faudrait et dire « voilà, c’est la règle » nécessite un petit effort, eh bien l’effort n’est pas mauvais. Si cela demande un peu de mémoire, eh bien la mémoire est à cultiver. Je ne crois pas du tout que les enfants cherchent toujours à ne faire que ce qui leur plaît. Ils ne répugnent pas à un certain effort, à une certaine difficulté.

 

L. T.-A. Il y a donc, au fond du problème, cette facilité vers laquelle on glisse de plus en plus et la notion d’effort que l’on rejette jusqu’à la faire disparaître ?

 

J. de R. C’est un facteur très très important. Il est complété et compensé par une forme de compétition pragmatiste. Les jeunes travaillent beaucoup, mais en fin d’année scolaire, pour le concours, pour les examens. Cette facilité des méthodes est aggravée par une forme de concurrence qui n’a rien d’une saine émulation. C’est un empilage de connaissances hâtives pour un but matériel.

 

L. T.-A. N’est-il pas étonnant que l’on considère comme suffisant d’enseigner aux jeunes tout un ensemble de connaissances qui couvrent à peu près tous les domaines de la vie, tout en en négligeant un qui est peut-être essentiel et qui est la connaissance du connaisseur lui-même ? Socrate conseillait de se connaître soi-même, mais cela ne semble pas séduire nos sociétés modernes. N’est-ce pas là une de leurs failles les plus graves ?

 

J. de R.  je ne le sens pas tout à fait comme vous, et pourtant, avec Socrate, vous employez un argument éminemment ad hominem ! Socrate enseignait ce que nous appellerions la philosophie, et que les Grecs appelaient également ainsi, puisque Platon a inventé le mot. Mais je crois beaucoup à l’enseignement indirect des choses et des textes. Je ne savais pas ce que vous alliez dire en disant que quelque chose était négligé, et je me demandais si cela allait être l’éducation morale, l’éducation religieuse, l’éducation politique, parce que tout cela, à mon avis, naît du contact attentif avec les textes. On peut apprendre ainsi à connaître les problèmes politiques, sans qu’il soit nécessaire d’en passer par le côté direct et indiscret de l’époque actuelle. Et dans les textes on apprend également à se connaître soi-même. Vous avez cité Socrate, mais lire Platon, connaître Socrate, c’est déjà apprendre à se connaître soi-même.

Je crois qu’il faut apprendre la grammaire, lire des textes, apprendre des textes par cœur, et que le reste se tire de cela automatiquement. Les gens qui, pour certaines disciplines ont fait des explications de textes (français, latins ou grecs), ne se rendent pas compte de ce qu’ils doivent à cette formation. Peu à peu cela nourrit. Si bête que l’on soit, on ne peut pas, en lisant des textes, ne pas penser un peu.

 

L. T.-A. Vous disiez qu’une plante a besoin de racines et de terre. Je définirais la spiritualité, au sens très large du terme, comme la nourriture à apporter aux racines. Diriez-vous que cette spiritualité peut croître au contact de l’étude des textes ?

 

J. de R. Oui. Même au contact tout simple d’une fable de La Fontaine. Je le crois. De même qu’il n’y a pas lieu de faire une éducation politique en enseignant comment on doit voter, une éducation morale en disant « il faut faire ceci, il ne faut pas faire cela ». Ce qu’il faut, c’est montrer l’expérience humaine. Là on trouve la spiritualité, on trouve la politique, on trouve tout, et chacun se nourrit en fonction de ses besoins.

 

L. T.-A. Un rôle important des professeurs et des parents est donc de faire prendre conscience aux jeunes des leçons à tirer des textes ?

 

J. de R. Il faut que les professeurs et les parents les aident à trouver cela en les y encourageant. Mais ils le trouveront par eux-mêmes, et il est bon qu’il en soit ainsi. Ils sont à un âge où l’on ne fait pas que recevoir : c’est aussi l’âge où l’on s’entraîne.

 

L. T.-A. Comment définiriez-vous une personne éduquée ?

 

J. de R. C’est quelqu’un qui est devenu soi-même et qui a, par rapport à d’autres, plus de force, d’arguments, de conscience, de possibilités, de moyens de se défendre. Je crois que tout savoir est une libération. On l’a dit pour les choses les plus simples : savoir écrire son nom, par exemple, est la libération d’une dépendance. Tout savoir est aussi une défense contre les idées toutes faites, contre les sentiments tout faits. Cela fait de vous une personne au lieu d’une chose.

Mais « éduqué » n’est pas un terme que j’emploierais. D’une part je ne pense pas que le fait qu’une personne soit éduquée puisse toujours se voir, et d’autre part cela ne correspond pas à l’esprit de culture que j’ai acquis au contact de la Grèce, puisque Socrate se vantait avant tout de savoir qu’il ne savait pas.

 

L. T.-A. Un sage a dit qu’une personne éduquée est une personne qui ne commet pas d’erreurs, ni envers elle-même ni envers autrui.

 

J. de R. Eh bien je n’en connais pas ! Je n’en connais pas du tout !

 

L. T.-A. Autrefois les femmes apprenaient la musique, le chant, une parfaite maîtrise de la langue, etc. Faut-il regretter ce temps où l’on favorisait chez les femmes le développement de qualités très féminines ?

 

J. de R. Cela ne les menait pas à un métier. C’était une époque où les femmes ne travaillaient pas. On ne peut pas revenir à ce temps. Les conditions de la société actuelle l’excluent complètement. Cela développait peut-être l’harmonie, mais ce n’est pas de notre temps. C’est fini, révolu.

 

L. T.-A. Pour revenir à l’éducation scolaire, êtes-vous favorable à la mixité dans le primaire et le secondaire ?

 

J. de R. On ne va pas renoncer à la mixité maintenant. Il faut admettre le cours de l’histoire. Je ne suis pas tellement favorable à la mixité. Je trouvais que c’était très bien comme c’était avant, mais les choses évoluent et cela ne marche pas si mal maintenant. Comme disait un ami anglais dans ces cas-là : « On peut s’en passer. » Eh bien, mon avis est que l’on aurait pu s’en passer, mais qu’il y a maintenant des choses plus urgentes et plus graves que l’on peut obtenir et changer tout de suite. Ce qui est dans le mouvement de l’histoire, ce qui est fait et archi-fait, comme la mixité, il faut « faire avec ». Je ne pense que cela n’a pas été une bonne chose, mais que l’on ne peut plus, désormais, revenir en arrière.

 

L. T.-A. On donne parfois en exemple, en matière de discipline, des pensionnats privés qui imposent aux élèves une restriction sévère de la télévision et des jeux vidéo, l’interdiction de fumer ou de porter des tenues débraillées. Ces pensionnats, souvent chers, sont l’apanage d’un milieu aisé, et leur exemple ne semble pas déteindre. Pourquoi le nivellement, en matière d’éducation, ne se fait-il plus par le haut ?

 

J. de R. Certaines pensions peuvent avoir des règles, mais je connais des milieux extrêmement aisés où les enfants sont plantés devant la télévision exactement comme ailleurs. Il y a par contre, dans tous les milieux, des familles responsables qui se méfient du danger et qui y veillent, et je trouve qu’elles ont grandement raison.

 

L. T.-A. Cependant, si l’on constate qu’un établissement qui instaure un certain type de discipline obtient plus de 95% de réussite au bac, n’y a-t-il pas des leçons à en tirer pour les autres établissements ?

 

J. de R. Tout à fait. Je suis entièrement d’accord. Cela rejoint mon argumentation : on est en train de refuser aux enfants quelque chose qui est utile pour en faire des hommes et des femmes capables de vivre bien, quelque chose qui est utile même dans la vie pratique. Voyez, c’est utile même pour l’examen !

 

L. T.-A. Il faut atteindre le fond de la piscine pour avoir le sursaut nécessaire à une remontée ?

 

J. de R.  Oui, je crois que c’est ainsi. Je considère comme un signe encourageant le fait qu’il y ait déjà 7 000 adhérents à l’association pour La sauvegarde des enseignements littéraires dont la fondation ne date que de 1992. Nous recevons environ cinquante lettres par jour. Les gens y expliquent ce que la culture littéraire, le latin et le grec ont apporté dans leur vie. Ce sont souvent des textes très émouvants.

 

L. T.-A. Que pensez-vous des intellectuels d’aujourd’hui ?

 

J. de R. Cela dépend de ce que l’on appelle « intellectuels ». C’est un mot tellement trompeur ! Il donne l’impression d’indiquer les intellectuels qui interviennent surtout dans les journaux et à la télévision, une espèce de prophètes laïques. Ce n’est pas ça, les intellectuels. Les deux académies dont je fais partie m’en donnent tout de même une autre vue. Il y a tellement de gens merveilleux, qui sont des maîtres, qui ont du talent, de la générosité ! Les jeunes ne les écoutent pas comme des prophètes, mais ceux qui cherchent la vérité ou le savoir dans tel domaine ou dans tel autre savent les trouver.

 

L. T.-A. Vous manque-t-il quelque chose pour être heureuse ?

 

J. de R. Bien sûr ! Comme à tout le monde.

 

L. T.-A. J’ai rencontré des femmes qui répondaient « non » à la même question.

 

J. de R. Elles n’avaient pas mon âge ! Il me manque la jeunesse. Il me manque une bonne vue.

 

L. T.-A. Vous sentez-vous sage ?

 

    J. de R.  Quelquefois…


 


 

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